Jean Bouilhou encense un joueur de l’ombre : « Quand il n’est pas là, le jeu du Stade-Toulousain ne fonctionne pas »

Jean Bouilhou encense un joueur de l’ombre : « Quand il n’est pas là, le jeu du Stade-Toulousain ne fonctionne pas »

Le samedi 13 avril 2024 à 10:34 par David Demri

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Après avoir remporté quatre Boucliers de Brennus et trois Coupes d’Europe en tant que joueur avec le Stade Toulousain, Jean Bouilhou a immédiatement basculé sur une carrière d’entraîneur. Depuis 2016, hormis une saison à Montauban (Pro D2), il entraîne les avants rouges et noirs et particulièrement le secteur de la touche, avec quatre nouveaux titres à la clé (trois fois champion de France et une fois champion d’Europe). Avant le quart de finale de Champions Cup face à Exeter (dimanche, 16h), il évoque son parcours, les joueurs sous ses ordres qui ne cessent de le surprendre et l’ambition toulousaine dans cette compétition.

Conquête, défense, jeu au sol… Cette victoire face au Racing 92 en 8e de finale de Champions Cup ne s’est-elle pas faite sous le signe de la solidité?

Oui, je crois qu’on l’avait préparé dans ce sens. On savait cette équipe très joueuse, donc on avait préparé le match autour, notamment de la touche, parce qu’on savait qu’ils se nourrissaient de beaucoup de de ballons adverses. Et donc il fallait qu’on soit conquérant sur ça. Comme ils jouaient beaucoup, il fallait aussi qu’on soit vraiment présent sur les phases de ruck. On a quand même perdu pas mal de ballons aussi dans le jeu courant et c’est le petit bémol de ce match. Ça nous a empêchés par moment de pratiquer notre jeu. Mais dans l’ensemble, on a quand même cogné fort défensivement et ça nous a permis de récupérer des ballons importants.

Au sein de votre équipe, avant de jouer, on pense à étouffer?

Oui, toujours dans le rugby. On pense toujours à la base du rugby, même si ça se voit moins quand le jeu se déploie. Mais la base reste toujours cet aspect de combat qui est essentiel. Surtout en phases finales, ça prend beaucoup plus de place que dans les matchs traditionnels.

L’adage « jeu de mains, jeu de Toulousains » ne semble parfois pas vraiment approprié au regard des grandes heures de ce club…

Oui ce club a cette faculté d’être quand même fort sur la conquête. Ce n’est pas ce qui se remarque de prime abord, mais nous on sait que de l’intérieur, si on veut être fort dans le jeu, il faut d’abord qu’on soit fort sur les bases. Et donc la plupart des gens ne voient que la partie émergée de l’iceberg. Mais nous, on sait que toutes ces finales, toutes ces demi-finales, tous ces matchs de phases finales en général se jouent essentiellement sur la base qu’on est capable de d’imposer à l’adversaire. Puisqu’on sait que souvent, c’est dans ce secteur-là que l’adversaire essaie d’investir le terrain. Et nous, on se doit d’être présents dans ces moments-là, notamment sur la conquête et la défense. Et de la « physicalité » comme peut dire Ugo (Mola).

On a quand même l’impression que cette Champions Cup est une grande quête pour vous cette saison. De par les attitudes, les performances et les résultats dans cette compétition. Est-ce le cas?

On apprend. La saison 2020-2021 s’était vraiment passée de façon extraordinaire et puis après, on a vu nos difficultés. Après une saison Covid où on perd sur tapis vert le match de Cardiff, qui nous impose de faire un quart de finale au Munster et une demi-finale au Leinster sur deux week-ends d’affilée qui nous avaient épuisés, l’année dernière il y a eu ce match à Sale où on oublie un point de bonus offensif qui nous fait basculer dans le mauvais tableau. Avec notamment l’incapacité de pouvoir recevoir une demi-finale et l’obligation de se déplacer au Leinster, avec le résultat que l’on sait. Donc voilà, cette année on a vraiment voulu attaquer cette compétition de la meilleure des façons et se dire qu’il fallait absolument qu’on finisse en haut du classement général pour pouvoir avoir une voie qui s’ouvre à nous. Avec notamment ces fameux matchs à domicile dans des phases finales qui sont des forcément très importants.

« La force ici, c’est d’anticiper. Sauf les matchs de phases finales »

Vous n’aimez pas parler de priorité, mais vous êtes à trois matchs d’un titre…

Oui mais nous, ce n’est pas comme ça qu’on l’aborde. On est à trois matchs d’un titre mais l’expérience du club justement, elle n’a jamais été dans la projection. C’est ça qui fait la différence je pense. C’est que, pour le coup, on anticipe beaucoup de choses ici, mais par contre tout le monde sait que pour les matchs de phases finales, il n’y a pas besoin d’anticiper la suite. Il faut être dans le présent. Et donc là, franchement, on ne peut que se projeter sur Exeter. Alors, bien sûr, on reçoit ce match, donc on espère fortement le gagner. Mais la force, un des secrets ici, c’est d’anticiper, sauf les matchs de phases finales. Où là, pour le coup, tout le monde se met en ordre de marche pour faire la semaine, jour après jour, et c’est ça qui fait aussi la différence je pense.

Vous êtes comme ce club, avec une relation particulière avec cette compétition?

Oui, c’est sûr que ce qui s’est passé pour nous dans les années 2000, c’est qu’avant, il y avait le niveau international et le niveau club. Et pour les joueurs qui n’avaient pas le niveau international, dont j’ai fait partie, cette compétition finalement était un peu un avant-goût de ce qui se faisait au niveau international. Et c’était assez excitant de jouer ces matchs. On s’est déplacé dans plein de clubs européens différents et j’avoue que c’était à chaque fois des moments spéciaux pour nous. On avait envie d’exister dans cette compétition puisque le club avait gagné la première en 1996 et il y avait toujours cette histoire qui revenait. De gagner des titres européens. Donc Guy (Novès) avait vraiment mis le focus sur cette compétition. Et oui, c’était toujours des moments particuliers

Si on évoque les avants toulousains actuels, est-il difficile de devoir toujours faire un choix entre Julien Marchand et Peato Mauvaka?

Oui bien sûr. Forcément c’est deux très grands joueurs, deux joueurs internationaux. Bien sûr que ce n’est pas facile. Et sur les compositions d’équipes, l’enjeu, c’est un peu comme un cuisinier qui fait une recette. C’est de de mettre les bons ingrédients au bon moment. Donc c’est souvent par les aspects collectifs qu’on leur explique le choix de l’un ou de l’autre. Parce que chacun a ses spécificités et ses qualités. Je pense qu’ils l’ont quand même assez bien intégré depuis quelques années finalement et que leur entente est due à ça. Ils se respectent énormément et ils savent que l’un et l’autre ont les qualités pour être titulaire.

Il y a un joueur dont on ne parle pas trop et qui semble indispensable, c’est le 2e ligne australien Richie Arnold. Qu’est-ce qui fait sa force?

Richie, sa caractéristique, et c’est un peu ce qu’on dit des avants, c’est que c’est un joueur très discret, mais qui est essentiel dans le rouage de l’équipe. Sa force ? Un caractère hors norme. C’est un cogneur. Il est dur au contact, il est dur dans les rucks, il est dur au plaquage. C’est un gros combattant et je crois que c’est justement pour ça que c’est un joueur essentiel. Puisque comme on vient de le dire, un paquet d’avant à Toulouse a besoin de joueurs comme ça pour que tout le monde puisse exister autour. Et en plus, c’est un joueur qui a de très bonnes mains. Et on sait aussi qu’à Toulouse, avoir des bonnes mains quand on est devant, c’est important.

Il paraît longiligne, mais il peut faire mal?

Oui il est longiligne mais il fait quand même pas loin de 120 kilos, donc c’est quand même un gars qui a un gabarit très impressionnant. Il fait presque 2m10, donc il occupe quand même l’espace sur le terrain. C’est quelqu’un qui, voilà… on sent qu’il a envie de marquer l’adversaire physiquement. D’ailleurs, parfois, ça lui a joué des tours, il a pris quelques cartons. Mais c’est un joueur qui marque l’adversaire. Et ça, c’est important.

« François (Cros), quand il n’est pas là, le jeu du Stade ne fonctionne pas »

Au point parfois de reléguer Thibaud Flament sur le banc, joueur pourtant complet et talentueux?

Thibaud, c’est un peu comme Peato (Mauvaka) et Julien (Marchand). Entre Thibaud et Richie, notre cœur balance aussi à chaque fois. Et c’est vrai que ce n’est pas évident de faire des compositions d’équipes avec des gens de talent. Mais voilà, comme je dis, c’est ça fait partie d’un équilibre qu’on essaie de trouver entre ceux qui démarrent et ceux qui finissent le match. Même si d’être remplaçant, pour Thibaud, je ne pense pas que c’est quelque chose qu’il accepte puisque c’est un compétiteur avant tout. Mais pour le bien de l’équipe, je sais qu’il le fait de bon cœur, avec toute l’envie qu’il amène. On l’a vu d’ailleurs face au Racing 92, puisqu’il fait marquer l’essai à la fin à Alex (Roumat).

Parlons de la progression d’Emmanuel Meafou. Il a déclaré à RMC Sport vouloir devenir le meilleur deuxième ligne du monde. Peut-il atteindre ce but?

Clairement, dans son style, oui il peut-il peut devenir le meilleur deuxième ligne du monde. On le voit, il a tout du deuxième ligne : incroyablement puissant, mais aussi avec cette dextérité qui est assez étonnante pour son gabarit. Donc c’est ça qui fait sa spécificité. Et pour devenir le meilleur au monde, à l’image de Skelton, je crois qu’il a pas mal de progrès encore à faire. Je pense à la partie mêlée. A l’inverse, on voit que sur les ballons portés, il a vraiment pris le pas d’être très présent. Sur les aspects défensifs notamment. Pour continuer de progresser, je pense qu’on l’a vu pendant le Tournoi des VI nations, où le rythme était très important, il faut que ce genre de gabarit arrive à enchaîner les temps de jeu, les tâches, pour exister à ce niveau-là. C’est là où il a, je pense, une grosse marge de progression.

Avez-vous déjà croisé ce genre de profil?

Alors à Toulouse, il y avait Joe Tekori qui était un joueur vraiment calibré de ce style. Très puissant mais avec des mains incroyables. Et d’ailleurs, je crois que « Manny » s’est beaucoup inspirée de Joe quand il est arrivé. Mais Joe a été un des premiers je pense à avoir ce gabarit hors norme et cette puissance. Cette vélocité avec un poids qui était largement au-dessus de 125 kilos.

On ne peut pas passer à côté de la saison que réalise François Cros. C’est l’homme de l’ombre?

Voilà c’est ça, c’est l’homme de l’ombre. On est allé voir le musée Soulages dernièrement avec toute l’équipe, mais c’est l’homme de l’ombre à travers lequel passe la lumière. Vraiment, c’est ce qui caractérise François. C’est à dire que François, quand il n’est pas là, eh bien le jeu du Stade ne fonctionne pas. Et je pense que c’est la pièce essentielle qui permet que tous puissent s’exprimer correctement sur le terrain, puisqu’il ne rechigne pas à faire ce que beaucoup de gens ne veulent pas faire. C’est à dire les replis défensifs, le second plaquage, le ruck qui fait la différence… Voilà toutes les tâches qui demandent beaucoup d’énergie, finalement, pour peu. Mais qui sont tellement essentielles. Donc François, comme on l’a vu également en équipe de France, il met de l’huile dans les rouages. Et c’est ce qui fait sa force. Mais c’est aussi un ancien numéro huit, donc il a aussi la capacité de jouer, même s’il l’utilise assez peu. Il se cantonne beaucoup à faire ce que les autres ne font pas, mais quand le jeu se déploie, il sait aussi prendre les bonnes décisions.

C’est le Jean Bouilhou 2.0?

(il rigole) Je ne sais pas. Je pense que je cognais moins que lui quand même. Mais voilà, on ne peut pas vraiment comparer les deux profils. Je pense qu’il a un profil quand même beaucoup plus complet que ce que je n’étais par le passé.

Vos aviez des attitudes similaires, en soutien des rucks offensifs notamment…

Oui voilà, c’est ça, au soutien, dans le même style oui. Après, dans la tradition des troisièmes Iignes, il y a avait Didier Lacroix qui était dans ce style aussi. Ce club a besoin de joueurs qui touchent peu le ballon pour que d’autres puissent le toucher dans de bonnes conditions.

Personnellement, vous avez basculé dans ce rôle d’entraîneur sitôt votre carrière terminée, en 2016. Qu’avez-vous appris depuis, durant toutes ces années?

J’ai appris énormément. Au début d’ailleurs, on se sent assez inutile. Sorti de sa carrière de joueur, on entraîne comme on se sentait joueurs nous. Donc c’est assez autocentré au final, puisqu’on a peu d’expérience. Et puis après, on apprend aussi à écouter, à observer les autres et aussi à observer les joueurs et les écouter. On se rend compte que chaque joueur se construit différemment. Et donc que chaque joueur a des choses à apporter à l’entraîneur. Moi j’ai vécu des choses que j’ai essayé d’apporter aux joueurs. Mais les joueurs aussi par leur expérience peuvent apporter aussi des idées nouvelles. Des regards un peu différents. Donc pour l’entraîneur, dans son cursus, l’important c’est ça. C’est au début, forcément un peu centré sur soi et ce qu’on et son vécu. Et puis après, arriver à se déployer et à acquérir l’expérience par le partage. La communication avec les autres entraîneurs, les autres joueurs. Et étoffer comme ça un petit peu sa réflexion. Voilà ce que j’ai appris.

C’est un privilège d’entraîner au Stade Toulousain?

Clairement un privilège. Déjà, d’être joueur ici, ça a été un privilège pendant des années. Et forcément, d’être entraîneur au Stade Toulousain, qui plus est avec la bonne génération, puisqu’il y a eu des générations un peu plus complexes, notamment après 2012. Mais oui, c’est sûr que d’entraîner au Stade Toulousain avec ces joueurs… il y a une dizaine d’internationaux qui partent à chaque Tournoi ! Donc on est entourés de joueurs d’expérience, avec un talent assez impressionnant. Donc oui, c’est sûr que c’est un privilège d’être au contact de ces joueurs-là. Et puis, au final, de regarder un petit peu dans le rétro et voir qu’il y a eu des titres.

Votre ancien manager Guy Novès disait qu’on est certainement un bon entraîneur quand on a surtout de bons joueurs à disposition. Vous êtes donc d’accord?

Clairement, c’est ça, c’est une évidence. On voit bien que, entraîneur, quand on passe une consigne et qu’elle est directement appliquée par le joueur, ou que le joueur est capable même de challenger ta consigne en améliorant ce que l’on propose, et bien forcément, on se rend compte que cet échange-là, il est tellement précieux. Avec d’autres joueurs d’un niveau un peu moindre, et bien soit la consigne n’est pas appliquée, soit elle n’est pas comprise, soit il y a des « bugs » qui font qu’il y a une forme de frustration qui peut être générée. Et en découle forcément le jeu qui est un peu moins déployé. Effectivement, c’est sûr que je pense que l’idée de l’entraîneur est déployée par le joueur. Et donc forcément, c’est le joueur qui fait le bon entraîneur.

En quoi les joueurs actuels du Stade Toulousain vous bluffent?

Ils me bluffent par la relation, par le fait qu’ils puissent nous challenger avec des idées novatrices, auxquelles on n’avait pas pensé. Par le fait d’appliquer instantanément ce qu’on leur propose quand ils le décident et qu’ils comprennent ce qu’on leur demande. Et par toute leur faculté d’innovation et d’audace sur le terrain. Sur des choses, qui, pour le coup, n’ont pas été préparées du tout. Et qui font que des matchs se décantent sur ces exploits individuels qui font la joie de tous.

Entraîneur est un métier très énergivore. Combien de temps vous voyez-vous le faire?

(sourire) Je ne sais pas ! Mais c’est sûr que, entraîneur, c’est comme joueur, ce n’est pas un métier de vieux je pense. Donc oui, il faudra savoir s’arrêter à un moment donné. Ce n’est pas la question pour l’instant. Je m’éclate donc tout se tout se passe bien. Après, c’est un métier d’énergie. Plus que joueur puisqu’il faut déployer beaucoup d’énergie autour de soi, autour des joueurs. Donc quand il n’y a plus d’énergie, je pense qu’il faut arrêter. Pour l’instant ça va, mais on ne sait pas de quoi demain est fait.

Via RMC Sport

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